Un futur numérique biorégional

Pourquoi ce lien entre biorégion et numérique ?

J'ai pu découvrir le sujet des biorégions avec ma participation au MOOC de L'Archipel Du Vivant. Principalement pour un intérêt écologique sans nécessairement avoir envie de faire un lien avec le numérique. C'est à force d'étudier les deux sujets que je visualise de plus en plus une intersection possible et cohérente.

C'est quoi une biorégion

Pour les biorégions, je vais reprendre lune partie de la définition du MOOC :

La biorégion est un lieu de vie qui n'est pas délimité par des frontières artificielles, administratives humaines. Elle épouse les contours du vivant. Elle se caractérise par une harmonie biologique, écosystémique, géographique, hydrographique, topographique et climatique.

Les biorégions sont avant tout un sujet académique, mentionné pour la première fois en 1975 par Allen Van Newkirk1. Ce sujet connaît un regain d'intérêt depuis plusieurs années avec plusieurs publications en France2. La définition peut varier, mais l'essence du sujet reste la même.

Pourquoi du numérique dans cette histoire

Concernant le numérique, je préfère partir d'une contre-définition, car je devrai parler des numériques. Le numérique actuel fait référence à l'imaginaire techno-centré, technosolutioniste et technofaciste des GAFAM et de la Silicon Valley3. Dans cet article, je fais le lien avec des numériques qui prennent des formes diverses et variées : numérique convivial, permacomputing, autonomie numérique, numérique populaire, low num, culture libre du numérique, dénumérisation. Les outils numériques offrent un support intéressant pour partager, organiser et faciliter l'accès à des savoirs, mais leur omniprésence est devenue problématique et amène une complexification accrue plutôt que l'inverse.

Un détour par le numérique actuel

Comprendre le réseau actuel permet de rapidement visualiser son manque de lien avec un territoire. Le réseau a été pensé à une échelle mondiale, mais avec des points de contrôle gérés par quelques acteurs. On est dans un réseau numérique qui est très dense et à la fois très centralisé. Entre la prolifération de centres données dans des zones précises, les points d’échange Internet (IXP) et les câbles sous-marins (99% des communications intercontinentales), il y a peu de place pour la diversité et un contrôle démocratique de ces structures. Même si pour les usagers, il y a une multiplication d'appareils numériques, la majorité des connexions repose sur ces maillons du réseau. Sans oublier les quelques entreprises majoritairement états-uniennes par lesquelles la grande majorité du trafic mondial circule. Entre pression géopolitique et incident (volontaire ou non4) sur ces points névralgiques, les raisons d'une coupure peuvent être multiples. Même à notre échelle, les antennes 4G, 5G et le réseau fibre présentent aussi des faiblesses sur lesquelles nous avons peu de contrôle aussi bien sur leurs installations, leurs gestions que leurs futurs. Je pense notamment à la fin programmée des réseaux 2G et 3G.

La photo du Data center aux Pays-Bas
Un data center « écolo » aux Pays-Bas, source : sustainability.google (oui, vraiment)

Le lien possible entre numérique et biorégion

Je pense que les outils numériques, dans un cadre sobre et convivial, peuvent soutenir l'émergence d'une biorégion et de réseaux de biorégions. C'est le rôle d'internet initialement, un espace non centralisé et libre (en théorie, en pratique ça n'a pas duré longtemps). C'est aussi un outil de soutien notamment en quantifiant, non pas dans une logique marketing, mais plutôt pour prendre soin d'un lieu (en suivant l'évolution de données systémiques comme les réserves d'eau par exemple). Il convient d'imaginer une projection possible d'un tel numérique.

Par où démarrer pour imaginer un numérique biorégional ?

L'objectif est double : sortir des dépendances à un réseau centralisé commercial et réduire le besoin de matériels (et matériaux) qui dépendent d'une production mondiale mortifère.

Démarrer avec l'existant est le plus simple, il y a déjà un enjeu d'autonomie sans pour autant repenser les réseaux avec une vision biorégionale. Utiliser des logiciels qui permettent d'être plus libre est une première étape. Ce type de logiciels est moins consommateur de puissances de calculs (et donc de ressources). Des systèmes d'exploitations basés sur Linux, BSD ou Plan9 offrent la possibilité de faire durer des machines plus longtemps. Avec de l'éducation populaire c'est possible et toujours plus simple que de devoir s'adapter à des changements d'interfaces et fonctionnalités jusqu'à devoir jeter son ordinateur obsolète pour des raisons mercantiles5.

Le numérique ne sera pas le point de départ, un lieu, des lieux seront nécessaires pour diffuser les savoirs et accompagner les changements. Ces espaces pourront proposer de la réparation (repair café), de la création, de la recherche (fablab) et du partage (présentations, ateliers).

La photo de l'écluse devenue un café
L'écluse de Charme à Saint-Aubin-sur-Yonne, un exemple de lieu sympa pour démarrer une biorégion, source: Reporterre

Ces espaces pourront rapidement proposer de mutualiser les appareils à la manière d'une bibliothèque pour en finir avec la logique de la surconsommation. Il est intéressant de ne pas concentrer la démarche sur le numérique en proposant d'autres activités (café, restauration, jardin partagé, réparation générale, etc.). Chaque activité pourra et devra se compléter pour éviter un développement en silo et le numérique les accompagnera au lieu des les remplacer.

Reste l'aspect réseau, une connexion même mutualisée à des services des GAFAM n'est pas cohérente avec une notion d'autonomie. Imaginer des usages hors-ligne reste l'approche la plus adéquate. Kiwix par exemple permet de consulter Wikipédia hors-ligne6. Multiplier ce type d'usage permet de décomplexifier un réseau. En complément l'hébergement de services plus locaux (voir les offres des CHATONS par exemple7) ou plus décentralisés hébergés dans l'espace de la biorégion sera judicieux pour répondre aux besoins locaux. Je ne parle même pas de développer des servies encore plus robustes en utilisant des protocoles plus simples que le web, je pense notamment à SSH.

L'accès à des serveurs communautaires sur lesquels un contrôle démocratique et physique est possible et le fait de mettre en avant la simplicité des usages permet d'envisager l'utilisation d'ordinateurs nettement moins puissant que les centres de données actuels. Ce qui facilite leur appropriation par tous. Ces « mini-serveurs » pourraient être hébergés chez des habitants ou des lieux communs, idéalement la deuxième option. Il conviendra d'avoir plusieurs lieux sur une même biorégion pour essaimer les savoirs, les services et créer de la robustesse.

Le serveur qui fait tourner le site du Low Tech Magazine
Un serveur à la maison, un des premiers exemples de site « low-tech », source : LOW←TECH MAGAZINE

Il faut aussi imaginer des réseaux alternatifs. Il est possible d'établir un protocole WIFI sans passer un internet centralisé, un système de routers et antennes permet de mailler de bâtiment en bâtiment un réseau local8. Une coopérative propose même ce type de prestation pour connecter des zones blanches9. Il peut aussi être pertinent de « déplacer le réseau » comme l'exemple des bibliothèques mobiles qui pourrait permettent l'accès aux services en ligne ou hors-ligne. Il faudra aussi proposer des services publics tout en offrant un espace non numérique pour les traiter. Les numériques doivent soutenir la biorégion et non la remplacer, ils ne sont jamais centraux, voire inexistant si possible10.

L'image du bibliobus de Strasbourg
Un bibliobus à Strasbourg, un candidat idéal pour un réseau mobile, source : Médiathèque Strasbourg

Dans ce cadre l'échange de données peut se faire sur place, il ne faut pas oublier les clés USB, les câbles qui sont plus résilients pour échanger de la donnée. Solution tout à fait adaptée à une échelle locale11.

À un certain point, il est cohérent d'imaginer d'autres réseaux complémentaires plus robustes. La radio est un candidat idéal pour diffuser et communiquer dans ce cas. La multiplication de communications et de diffusions via les ondes électromagnétiques pourrait permettre une réelle liberté dans un espace biorégional. Des réseaux plus mobiles sont aussi à étudier, je pense notamment à Meshtastic12 pour communiquer dans des zones moins denses ou juste pour offrir une couche de résilience en plus.

Cette démarche pourra être uniquement cohérente si d'autres activités et secteurs suivent la même logique (produciton d'énergie, mobilité, organisation politique). Les possibilités sont diverses et c'est tout l'intérêt de dévelopepr des Numériques au plus proche des usagers le tout en respectant un territoire local. Cette vision ne me paraît pas plus folle que la course technologique de l'IA qui est insoutenable en ressources, énergies et humainement. Tout en étant complétement inutile par rapport aux besoins d'une communauté.

Avec l'importante quantité d'appareils produits, le réemploi et le recyclage pourront être utilisés pendant un moment. À un certain point, il faudra iamginer de nouvelles bases pour le matériel numérique pour éviter les dépendances et la complexité industriel qu'il demande actuellement. Des pistes créatives existent, de la création de circuit imprimés en argile13, à l'utilisation de champignons comme mémoire14 ou encore de repenser les besoins en calcul15.

Ou atterir à partir de ce constat ?

Ce croisement entre biorégion et numérique m'amène tout d'abord à développer un ancrage plus local. Cela me pousse à explorer mon territoire tout en imaginant des pistes techniques adaptées. Cela va guider mes prochains tests et recherches : radio/mesh, electricité/ENR, services de cartographie locale avec toujours de la simplification pour la partie web/serveur justement pour libérer du temps pour les autres activités hors numérique.

Sources


  1. Allen Van Newkirk, « bioregions: Towards biorégional Strategy for Human Cultures » 

  2. Rollot et al., Qu’est-ce qu’une biorégion ? 

  3. Régnauld and Benayoun, Technologies Partout, Démocratie Nulle Part. 

  4. Page wikipédia des câbles sous-marins : [sabotages et accidents](https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A2ble_sous-marin#Sabotage_et_espionnage

  5. Non à la Taxe Windows : 20 organisations appellent à passer au logiciel libre 

  6. Kiwix 

  7. Les CHATONS 

  8. Pas d'antenne 5G, pas d'internet : communiquer sous les radar, Arte 

  9. Scani 

  10. Alep and Laïnae, Contre l’alternumérisme. 

  11. sneakernet 

  12. Meshtastic 

  13. Clay PCB Tutorial — feministhackerspaces 

  14. Mushrooms As Computer Memory. Hackaday 

  15. Computing experts unveil superefficient “inexact” chip. Rice.edu